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La méthode : regarder les cartes avant de les interpréter

Observer, comparer, contextualiser : une discipline de regard avant toute interprétation.

Avant de demander ce qu’une carte “veut dire”, il faut se demander ce qu’elle montre, ce qu’elle représente.

Le Tarot de Marseille souffre d’un paradoxe étrange.

Certaines cartes, notamment les atouts, sont commentées pendant des pages entières.

D’autres, surtout les cartes de couleurs, se contentent souvent de quelques mots-clés répétés d’un livre à l’autre.

Le problème n’est pas la présence de mots-clés.

Le problème commence quand ils remplacent le regard.

Avant de demander ce qu’une carte “veut dire”, il faut se demander ce qu’elle montre, ce qu’elle représente, ce qui revient, ce qui change, ce qui manque.

C’est le point de départ d’Élucider le Tarot :

observer, comparer, contextualiser.

(Re)partir des images

Les cartes ne sont pas des prétextes décoratifs.

Dans cette méthode, l’image n’accompagne pas une signification déjà décidée. Elle est le point de départ qui permet de construire une signification possible.

Observer, ce n’est pas rêvasser devant une carte en attendant qu’une intuition tombe du plafond.

C’est suspendre l’interprétation pendant quelques instants.

Regarder les formes.

Les directions.

Les gestes.

Les regards.

Les répétitions.

Les écarts.

Le détail qui parle.

La direction ou la forme qui enseigne quelque chose.

Ce n’est pas spectaculaire.

Mais c’est là que le travail commence.

Les mots-clés ne suffisent pas

Les mots-clés peuvent aider.

Ils donnent un repère rapide, un premier appui, parfois une mémoire de lecture.

Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils empêchent de voir la carte elle-même.

J’ai même vu une personne tirer des cartes totalement usées, au point qu’on ne discernait presque plus les personnages. Elle connaissait pourtant les définitions et les mots-clés par cœur. Devant son tirage, elle s’interrogeait sur le message des cartes.

Avec un jeu lisible, les regards et les postures répondaient clairement à sa question.

Le problème n’était pas le tirage.

Le problème était qu’elle ne regardait plus son jeu.

Elle répétait les mots-clés, mais les images avaient disparu.

C’est exactement ce que cette méthode veut éviter.

Observer, puis comparer

Observer une carte isolée est nécessaire.

Mais cela ne suffit pas.

Une carte appartient à une série.

Un Denier ne fonctionne pas comme une Coupe.

Une Coupe ne fonctionne pas comme une Épée.

Un Bâton ne dit pas la même chose selon qu’il pousse, fleurit, se dépouille ou se relance.

Il faut donc comparer les cartes entre elles, couleur par couleur, nombre par nombre, figure par figure.

Les cartes de couleurs ne racontent pas comme une bande dessinée.

Quoique, avec les figures, on n’en est parfois pas si loin.

Mais les numérales, elles, demandent un autre regard. Elles parlent par structures, par répétitions, par déplacements, par écarts.

Lire une carte, ce n’est donc pas seulement l’identifier et lui associer deux ou trois significations.

C’est la replacer dans une dynamique d’ensemble.

C’est garder à l’esprit qu’elle appartient à une famille de couleur qui l’entoure.

Il faut prendre du recul.

Voir la carte dans son écosystème.

Voir la globalité du jeu.

Contre la mécanique des nombres

Comparer les cartes ne signifie pas croire qu’un même nombre produit partout la même signification.

C’est l’un des problèmes majeurs de la numérologie appliquée automatiquement au Tarot.

Un Quatre ne signifie pas partout “stabilité”.

Un Cinq ne signifie pas partout “crise”.

Cela peut parfois fonctionner.

Mais il faut le vérifier dans l’image.

Prenons les Deniers.

Le Quatre de Deniers peut suggérer une stabilité obtenue par l’association, l’organisation, le rassemblement autour d’un même blason ou d’un intérêt commun.

Mais regardez ensuite le Cinq de Deniers.

La cinquième pièce prend la place de l’armoirie centrale.

La carte garde-t-elle la même stabilité ?

Pas vraiment.

Elle devient plus précaire dans son équilibre.

Pourquoi ?

Parce que l’association des deux paires, celle du haut et celle du bas, ne semble plus se faire autour d’un même principe, mais autour d’une affaire, d’un bien commun, d’une pièce centrale.

Le Quatre peut montrer le rapprochement stable de deux ensembles partageant une même valeur.

Le Cinq montre plutôt un échange, une transaction, peut-être une affaire entre ces deux ensembles.

On n’a pas simplement changé de nombre.

On a changé de disposition.

Et c’est l’image qui oblige à réfléchir.

Contextualiser

Observer et comparer ne suffisent pas encore.

Il faut aussi contextualiser : replacer ce que l’on voit dans un horizon culturel plausible, de préférence celui qui a fixé le jeu, celui du XVIIIe siècle.

Le Tarot de Marseille ne flotte pas dans l’abstrait.

Il vient d’un monde.

Un monde de monarchie.

De saisons.

De métiers.

De marchés.

De religion.

De hiérarchies sociales. C’est dans ce contexte que peut se comprendre l’hypothèse des quatre corps sociaux dans le Tarot de Marseille.

De chevaux, de bœufs, de travail manuel.

Pas de voitures.

Pas d’électricité.

Un monde où le souvenir de Versailles reste actif, où les Lumières circulent, où les grandes explorations, le commerce lointain et la colonisation modifient l’horizon.

Ce contexte n’explique pas tout.

Mais il empêche l’imagination de partir dans tous les sens.

Lire le Tarot uniquement avec nos réflexes modernes peut produire des contresens.

Ce n’est pas toujours grave : il faut bien le faire vivre, ce Tarot.

Mais pour comprendre les images, il faut parfois essayer de quitter un instant notre confort mental.

Un rapprochement avec un motif médiéval, antique ou de la Renaissance ne suffit pas.

Encore faut-il que ce motif ait pu être connu, transmis, compris ou actif dans l’horizon du XVIIIe siècle.

Sinon, on ne lit plus la carte.

On lui colle une bibliothèque sur le dos.

L’empathie rétrograde

Contextualiser ne signifie pas prétendre savoir exactement ce que pensaient les cartiers ou les joueurs du XVIIIe siècle.

Ce serait absurde.

Il s’agit plutôt de pratiquer une forme d’empathie rétrograde.

Essayer de regarder les cartes depuis un autre monde mental.

Se demander ce qu’une image pouvait évoquer dans une société qui n’était pas la nôtre.

Accepter qu’un savoir aujourd’hui abandonné, une croyance jugée fausse, une représentation ancienne, puissent malgré tout être pertinents si elles circulaient à l’époque.

L’objectif n’est pas de devenir un homme ou une femme du XVIIIe siècle.

L’objectif est plus modeste.

Éviter de faire parler les cartes uniquement avec notre vocabulaire moderne.

Une méthode, pas un dogme

Cette méthode n’est pas une nouvelle grille à plaquer sur toutes les cartes.

Elle ne remplace pas une doctrine par une autre.

Elle propose une discipline :

observer avant d’interpréter ;
comparer avant de généraliser ;
contextualiser avant d’affirmer.

Cette méthode n’ajoute pas une difficulté de plus. Elle remplace la mémorisation mécanique par un geste plus naturel : voir, rapprocher, comprendre.

Cela oblige parfois à ralentir.

Cela oblige aussi à accepter l’incertitude.

Une observation visible n’est pas une hypothèse.

Une hypothèse n’est pas une certitude.

Un contexte plausible n’est pas une preuve absolue.

Mais cette prudence n’empêche pas de lire.

Au contraire.

Elle permet de lire plus justement.

Ce que cette méthode change

Elle redonne de l’importance aux 56 cartes de couleurs.

Elle évite de les réduire à des mots-clés.

Elle empêche les correspondances modernes de passer avant les images.

Elle oblige à regarder les séries, les familles, les détails, les répétitions.

Elle rend visibles des logiques qui deviennent presque évidentes une fois qu’on accepte de regarder.

Les Bâtons ne sont plus seulement “action”.

Les Deniers ne sont plus seulement “argent”.

Les Coupes ne sont plus seulement “amour”.

Les Épées ne sont plus seulement “mental” ou “conflit”.

Chaque couleur redevient un monde.

Pour aller plus loin

Le site présente les grands axes de cette méthode.

Le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille l’applique aux 56 cartes de couleurs, de l’As au Dix, puis aux figures.

Ici, on pose le cadre.

Dans le livre, on suit les cartes une à une.

À retenir

La méthode d’Élucider le Tarot repose sur trois gestes simples : observer, comparer, contextualiser.

Observer les cartes avant de les interpréter.

Comparer les cartes entre elles avant d’en tirer des règles.

Contextualiser les images dans un horizon plausible, notamment celui du XVIIIe siècle.

Ce n’est pas une méthode de mots-clés.

C’est une méthode pour apprendre à regarder.