Corpus en cours de publication. Les pages sont mises en ligne progressivement. Voir le journal du corpus.

Les Épées du Tarot de Marseille

Ce qui tranche : honneur, conflit, diplomatie, décision, rapports de force, sexualité et fécondité.

Les Épées ne se réduisent pas au conflit ou au mental. Elles demandent d’observer les armes, les fleurs, les alternances et ce qui tranche.

Les Épées sont l’une des quatre couleurs du Tarot de Marseille, avec les Bâtons, les Deniers et les Coupes.

Dans le vocabulaire convenu, elles font partie des arcanes mineurs. Dans notre corpus, nous préférons les regarder comme des cartes de couleurs : une famille d’images, une série visible, un monde à observer avant de l’interpréter.

Lorsqu’on voit des Épées, le conditionnement moderne nous impose souvent de dire : mental, conflit, air.

Très bien.

Mais quelle épée ? Quel conflit ? Et quel air, exactement ?

Parce qu’à première vue, les Épées du Tarot de Marseille ne montrent pas un cerveau en méditation, ni une brise légère dans les rideaux. Elles montrent des armes, des courbes, des ovales, des fleurs, parfois une épée droite au centre.

Ce n’est pas tout à fait la même ambiance.

Avant d’ânonner que les Épées parlent du mental, de la pensée ou de l’élément Air, regardons-les.

Les cartes numérales d’Épées montrent souvent des sabres courbes, des cimeterres stylisés, qui se croisent à leurs extrémités et composent un ovale fermé. Dans les cartes impaires, une épée droite vient se placer au centre. Dans les cartes paires, c’est en principe une fleur qui occupe cet espace central. Le Dix, lui, complique cette alternance.

Voilà déjà de quoi travailler.

Une Épée, ce n’est pas une idée abstraite.

C’est même plutôt un objet qui coupe.

Des épées, donc des conflits ?

Oui, les Épées parlent de conflit.

Mais si l’on s’arrête là, on a surtout sorti l’épée du fourreau pour la laisser tomber sur la table.

Une épée ne sert pas seulement à frapper. Elle sert aussi à menacer, à dissuader, à décider, à défendre, à juger, à provoquer, à laver un honneur, à imposer une limite. Elle peut rester dans son fourreau, être levée, être exhibée, être offerte, être retournée contre soi.

L’Épée n’est donc pas seulement la violence pure : elle est la violence codifiée, parfois reconnue comme légitime par l’ordre social.

Et là, on entre dans un monde bien particulier.

Les Épées sentent le duel, le jugement, l’honneur, le commandement, l’ultimatum, le champ au petit matin, la main sur la garde, la parole qui n’accepte plus la contradiction.

On n’est plus dans la pousse des Bâtons, le commerce des Deniers ou la consolation des Coupes.

On est dans ce qui tranche.

La couleur de la noblesse, de l’honneur et du pouvoir

Dans Élucider le Tarot, les Épées sont associées au monde de la noblesse, de l’autorité, de l’honneur et des rapports de force.

Ce rapprochement ne tombe pas du ciel. L’épée est une arme aristocratique. Elle suppose un rang, un code, une mise en scène. On ne se bat pas à l’épée comme on se bat à coups de poing derrière une grange. L’épée appartient au duel, au commandement, à la justice, à la guerre, au prestige militaire, au pouvoir de décider.

Elle ne demande pas gentiment.

Elle impose.

Bien sûr, l’Épée peut parler de combat physique. Mais elle parle aussi de conflit social, politique, familial, professionnel, amoureux, juridique, moral.

Une dispute peut être une affaire d’Épée.

Un procès aussi.

Une rupture nette aussi.

Un ordre donné aussi.

Une décision qui coupe toute discussion aussi.

L’Épée ne promet pas l’harmonie. Elle promet autre chose : une clarification brutale.

Parfois nécessaire.

Parfois catastrophique.

Rarement agréable.

C’est une couleur qui dit :

On ne peut plus faire semblant.

Et c’est rarement confortable.

Paires et impaires : la fleur ou l’arme

Les Épées du Tarot de Marseille ont une particularité très visible.

Les cartes paires présentent en principe une fleur au centre de l’ovale.

Les cartes impaires présentent une épée droite au centre.

Ce n’est pas un détail.

Dans les paires, la fleur peut suggérer une issue par la parole, la diplomatie, l’apaisement, la négociation. Le conflit n’est pas absent. Mais il peut encore se résoudre autrement que par le coup porté.

Dans les impaires, l’épée centrale change le ton.

Là, quelque chose traverse l’ovale. Le conflit devient plus direct. La situation demande une décision, une intervention, parfois une rupture.

Fleur ou épée.

Parole ou armes.

Négociation ou coup de force.

Ce sont les deux versants d’un conflit.

Évidemment, il ne faut pas transformer cela en mécanique bête. Les images ne sont pas des interrupteurs. Mais la série propose bien une alternance forte : parfois on apaise, parfois on tranche.

Et quand les Épées tranchent, elles ne demandent pas toujours l’autorisation.

Les fleurs : honneur, diplomatie, défi

On pourrait croire que les fleurs adoucissent les Épées.

Ce serait aller un peu vite.

Dans cette couleur, les fleurs ne sont pas seulement gentilles. Elles peuvent être belles, certes. Mais elles peuvent aussi se trouver prises dans un dispositif d’armes, exposées au centre d’un conflit, offertes ou compromises dans un contexte d’honneur ou de défi.

L’honneur a longtemps eu ses codes, ses gestes, son théâtre. On lance un défi. On accepte ou non. On se retrouve au petit matin. On parle d’abord, parfois. Puis on croise le fer, si la parole ne suffit plus.

Les fleurs dans les Épées peuvent donc jouer plusieurs rôles.

Elles peuvent signaler l’apaisement.

Elles peuvent porter l’honneur.

Elles peuvent marquer la victoire sans combat.

Elles peuvent rappeler qu’un conflit n’est pas seulement une affaire de muscles, mais aussi de rang, de réputation, de regard des autres.

Un duel n’est jamais seulement deux personnes qui se disputent.

C’est une scène.

Il y a celui qui frappe.

Celui qui reçoit.

Et tous ceux qui regardent : les témoins, ceux qui raconteront, jugeront, enjoliveront ou mentiront ensuite.

Bref : l’Épée coupe, mais l’honneur met des fleurs autour.

C’est plus présentable.

Pas forcément moins violent.

Les nœuds : quand le conflit se complique

À mesure que la série avance, les croisements deviennent plus complexes.

Les Épées se multiplient. Les sabres courbes s’entrelacent. Le conflit n’est plus simple. Il devient difficile à démêler.

Au début, une tension peut encore être tenue. Une fleur peut suffire. Une parole peut calmer. Un geste peut suspendre.

Mais plus les Épées s’accumulent, plus la situation se charge.

On ne sait plus toujours qui a commencé.

On ne sait plus toujours ce qui est négociable.

On ne sait plus toujours si l’on peut reculer sans perdre la face.

Et c’est souvent là que l’Épée droite arrive : pour trancher le nœud.

Ce n’est pas toujours juste.

Ce n’est pas toujours intelligent.

Mais c’est net.

Les Épées racontent cette tentation très humaine : quand la situation devient inextricable, on finit par préférer une mauvaise décision claire à une bonne hésitation interminable.

Sexualité et fécondité : les galipettes reviennent par la porte des Épées

À première vue, cela peut surprendre.

Les Épées, la sexualité ?

Vraiment ?

Regardons pourtant les images.

Des sabres courbes forment un ovale. Dans les impaires, une épée droite se dresse au centre. Dans les paires, une fleur occupe cet espace central. L’As lui-même montre un glaive pénétrant une couronne.

On peut faire semblant de ne rien voir.

On peut aussi regarder les cartes.

Dans le contexte du XVIIIe siècle, sous le regard d’une morale chrétienne au moins officiellement pudique, il n’était évidemment pas question de faire figurer des éléments explicites dans un jeu grand public. L’image passe donc par le symbole.

Le Tarot de Marseille n’est pas un manuel d’acrobaties de chambre. On ne va pas transformer chaque Épée en position de gymnastique. Restons dignes deux minutes.

Mais il serait tout aussi absurde de croire que les questions de sexualité, de fécondité, de virilité, de mariage, d’enfants, d’impuissance ou de stérilité n’auraient jamais concerné les lecteurs de cartes dans une société ancienne.

Bien au contraire : dans une société où les enfants sont aussi une richesse familiale, une main-d’œuvre, une assurance pour les vieux jours, la fécondité n’est pas une petite question secondaire.

Les histoires de culottes ne datent pas d’aujourd’hui.

Elles intéressaient déjà tout le monde.

Dans les Épées, cette lecture ne vient donc pas d’un caprice moderne. Elle vient des images : fleur ou glaive, ouverture ou pénétration, puissance ou défaillance, fécondité possible ou fin de cycle.

C’est une piste délicate.

Mais elle est trop visible pour être simplement jetée sous le tapis.

Et alors, l’Air ?

On associe souvent les Épées à l’élément Air.

Fort bien.

Mais à quel moment exactement voit-on une Épée devenir un courant d’air ?

Parce qu’elle serait liée au mental ? Parce qu’elle ferait penser à la pensée qui tranche ? Parce que les débats, les discours et les stratégies relèveraient de l’esprit ? Pourquoi pas.

Mais regardons les cartes.

Elles montrent des sabres courbes.

Elles montrent des épées droites.

Elles montrent des fleurs coupées ou menacées.

Elles montrent des ovales fermés.

Elles montrent des rapports de force.

Pas un nuage.

Pas une plume.

Pas une brise.

L’association avec l’Air peut rejoindre quelque chose, à condition de passer par la parole, la stratégie, la diplomatie, la rhétorique, le jugement, qui sont aussi des attributs du monde des Épées. Mais elle devient pauvre si elle nous éloigne de l’objet visible.

Une épée n’est pas vraiment de l’air.

C’est plutôt du fer qui décide.

Alors pourquoi les Épées seraient-elles associées à l’Air ? Parce que les trois autres couleurs avaient déjà été associées aux trois autres éléments, et qu’il ne restait plus qu’elles pour le quatrième ?

Les correspondances modernes peuvent parfois rejoindre l’image.

Mais elles ne doivent pas la précéder.

Et alors, le mental ?

On attribue aussi souvent les Épées au mental, à l’intellect, à la pensée.

Là, il y a peut-être quelque chose.

Mais pas sous la forme d’un cerveau suspendu dans les nuages.

Les Épées peuvent parler de décision, de stratégie, d’analyse, de jugement, de discours, de confrontation verbale, d’argumentation. Elles peuvent donc rejoindre une forme d’intelligence tranchante.

Mais ce n’est pas la pensée douce, méditative, contemplative.

On est plutôt dans une pensée qui précède l’action décisive : une tactique, une stratégie, une accusation, un discours.

Une pensée qui dit : ceci est vrai, ceci est faux, ceci est permis, ceci est interdit, ceci est terminé.

Le mental des Épées, s’il existe, n’est pas celui d’un philosophe dans un fauteuil moelleux.

C’est celui du juge, du stratège, de l’officier, du polémiste, de l’avocat, du général, du chef qui n’a plus envie d’entendre trois heures de nuances.

Autrement dit : un mental armé.

Les figures d’Épée

Les Épées ne se limitent pas aux cartes numérales, de l’As au Dix.

Il y a aussi les figures : valet, cavalier, reine et roi.

Comme pour les autres couleurs, elles font entrer la famille dans le monde humain. Elles l’incarnent.

Les numérales montrent la logique de la couleur ; les figures la vivent, la portent et l’exercent.

Le Valet d’Épée peut porter la parole armée : doute, provocation, maladresse, diplomatie incertaine. Il ne maîtrise pas encore totalement ce qu’il tient, et cela se voit.

Le Cavalier d’Épée va plus vite.

Trop vite parfois.

Il charge, il fonce, il veut vaincre. La stratégie existe peut-être, mais la rage peut la déborder.

La Reine d’Épée pose le dilemme. Elle tranche peut-être, mais elle sait aussi ce que coûte une décision. Il y a chez elle une responsabilité froide, une lucidité qui ne rend pas forcément heureux.

Le Roi d’Épée porte l’arbitrage, la stratégie, la décision souveraine. Il n’a pas besoin de s’agiter dans tous les sens : son pouvoir est de faire tomber la décision.

On n’entre pas ici dans le détail de chaque figure. Cette page présente la couleur. Elle ne livre pas toute la salle d’armes.

Lire les Épées aujourd’hui

Lire les Épées ne consiste pas à dire automatiquement : “conflit” ou “mental”.

Ce serait souvent juste.

Mais trop court et sans subtilité.

Il faut se demander ce qui tranche, ce qui menace, ce qui décide, ce qui sépare, ce qui impose, ce qui cherche encore une négociation, ce qui a déjà sorti l’arme.

Les Épées peuvent parler d’un conflit, d’un procès, d’une rupture, d’une décision, d’une autorité, d’un honneur blessé, d’une guerre froide, d’une rivalité, d’un duel verbal, d’un ultimatum, d’un arbitrage, d’un rapport de force familial, professionnel, politique ou amoureux.

Elles peuvent aussi parler de sexualité, de fécondité, d’impuissance, de puissance, de désir, de conflit charnel, de tension entre deux corps ou deux volontés.

Elles obligent à poser des questions simples, donc rarement paisibles :

Qui menace ?

Qui tranche ?

Qui parle encore ?

Qui a déjà décidé ?

Qui veut sauver l’honneur ?

Qui peut négocier ?

Qui veut en découdre ?

Qui paiera le prix de la décision ?

Les Épées ne sont pas aimables.

Elles n’ont pas été dessinées pour l’être.

Pour aller plus loin

Cette page ouvre les grands axes de lecture des Épées : noblesse, honneur, conflit, rapport de force, diplomatie, décision, duel, stratégie, sexualité, fécondité et pouvoir de trancher.

L’analyse détaillée des cartes d’Épée, de l’As au Dix, ainsi que les figures d’Épée, est développée dans le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille.

Ici, on ouvre la piste.

Dans le livre, on suit les cartes une à une.

À retenir

Les Épées du Tarot de Marseille ne se réduisent pas au conflit ou au mental.

Elles montrent des sabres courbes, des ovales fermés, des fleurs, des épées droites, des croisements, des menaces et des décisions.

Dans notre corpus, les Épées sont rapprochées de la noblesse, de l’honneur, de l’autorité, du duel, de la diplomatie, de la guerre et du pouvoir de trancher.

Les cartes paires peuvent être regardées du côté de l’apaisement, de la parole et de la diplomatie ; les impaires du côté de l’intervention, de l’arme et du conflit ouvert.

Les Épées parlent aussi de sexualité et de fécondité, parce que les images elles-mêmes y invitent : fleurs centrales, glaive dressé, ovale, puissance, défaillance, fin de cycle.

Elles forment une couleur de tension, d’honneur, de décision, de rapport de force, de conflit réglé ou brutal, de coupure nécessaire ou désastreuse.