Les quatre corps sociaux dans le Tarot de Marseille
Une hypothèse par l’image et le contexte.En réfléchissant au Tarot de Marseille que nous utilisons aujourd’hui, une chose finit par s’imposer : nous ne regardons pas un objet flottant dans l’abstrait.
Le jeu s’est fixé, pour l’essentiel de son canon graphique, dans un horizon ancien, celui des XVIIe et XVIIIe siècles. Il faut donc essayer de le regarder depuis ce monde-là, avec ses évidences, ses métiers, ses hiérarchies, ses corps sociaux, ses manières de produire, de croire, d’échanger et de commander.
C’est en partant de là qu’une idée m’est venue.
Une idée un peu saugrenue, au départ.
Et si les quatre couleurs du Tarot de Marseille correspondaient à quatre corps ou fonctions sociales reconnaissables dans le monde de l’époque ?
Les Bâtons regarderaient vers le peuple, la terre, le travail, la production. Les Deniers vers les marchands, les artisans, la bourgeoisie, les échanges. Les Coupes vers le clergé, le sacré, le savoir transmis, les secrets. Les Épées vers la noblesse, l’honneur, le commandement, le pouvoir de trancher.
Saugrenu ?
Peut-être pas tant que cela.
Car en avançant dans cette hypothèse, je suis tombé sur quelques lignes de Court de Gébelin, publiées en 1781 dans le huitième volume du Monde primitif, page 379. Il y écrit :
Ces quatre Couleurs ſont relatives aux quatre Etats entre leſquels étoient diviſés les Egyptiens.
L’Épée déſignoit le Souverain & la Nobleſſe toute Militaire.
La Coupe, le Clergé ou le Sacerdoce.
Le Bâton, ou Maſſue d’Hercule, l’Agriculture.
Le Denier, le Commerce dont l’argent eſt le ſigne.
Court de Gébelin, Monde primitif, tome VIII, 1781, p. 379.
Court de Gébelin rattache cela à l’Égypte, comme souvent dans son système. Ce n’est pas cette origine égyptienne qui m’intéresse ici. Elle appartient à une construction aujourd’hui largement contestée.
Ce qui m’intéresse, c’est autre chose : à la fin du XVIIIe siècle, quelqu’un formule noir sur blanc un rapprochement entre les quatre couleurs du tarot et quatre états ou fonctions sociales.
À ma connaissance, ces quelques lignes n’ont jamais été explicitement exploitées ni revendiquées comme une hypothèse structurée de lecture des quatre couleurs.
Ces quelques lignes ne prouvent pas tout et ne démontrent pas l’intention des cartiers. Mais elles méritent d’être exhumées, reprises, contrôlées par l’image et réétudiées.
C’est exactement l’objet de cette page.
Une hypothèse, pas une révélation
Commençons par une prudence nécessaire.
Il ne s’agit pas de prétendre que les cartiers du XVIIIe siècle auraient caché un système social complet dans les cartes, avec mode d’emploi, clé secrète et clin d’œil entendu aux générations futures.
Restons calmes.
Il s’agit d’une hypothèse de lecture. Une hypothèse forte, parce qu’elle relie les quatre couleurs à des objets visibles, à des fonctions sociales reconnaissables, et à l’horizon culturel dans lequel le Tarot de Marseille s’est fixé. Mais une hypothèse tout de même.
Elle doit donc être contrôlée par les cartes.
C’est la règle du projet : partir de l’image, comparer les séries, contextualiser, puis seulement proposer une lecture.
Si l’image ne suit pas, l’hypothèse tombe. Si l’image résiste, il faut la reprendre. Si l’image insiste, il faut l’écouter.
Pourquoi cette piste a pu être oubliée
Les lectures modernes du tarot ont beaucoup travaillé d’autres directions : les quatre éléments, la numérologie, la kabbale, les correspondances astrologiques, les archétypes psychologiques, les grandes constructions symboliques.
Tout cela a produit des systèmes parfois cohérents, parfois stimulants, parfois très envahissants.
Mais pendant que ces systèmes prenaient de la place, une piste plus simple restait presque sous nos yeux : et si les couleurs parlaient d’abord de mondes sociaux ?
Pas de forces abstraites, pas d’éléments plaqués, pas de tableaux de correspondances à réciter. Des mondes. Des fonctions. Des corps. Des manières de produire, d’échanger, de transmettre, de combattre, de décider, de vivre ensemble ou les uns contre les autres.
Le Tarot de Marseille n’a pas besoin qu’on parte chercher très loin avant de regarder ce qu’il montre.
Il y a du bois, des pièces, des coupes, des épées.
Ce n’est pas exactement rien.
Les Bâtons : peuple, terre, travail
Les Bâtons sont la couleur du bois, de la pousse, de la fatigue, de la saison. Ils regardent vers le monde de la terre, du geste, du travail physique, de la production première.
Avant que la richesse circule, il faut produire quelque chose. Avant qu’un Denier change de main, il y a souvent un champ, une taille, une charge, une récolte, une fatigue, un temps long.
Les Bâtons ne représentent pas “le peuple” comme une étiquette sociologique collée sur chaque carte. Mais ils regardent vers ce monde-là : celui de ceux qui font pousser, coupent, portent, travaillent, recommencent.
Pas la base au sens méprisant, non. La base au sens littéral : ce qui soutient le reste.
Ainsi, sans Bâtons, les Deniers n’ont pas grand-chose à vendre.
Les Deniers : marchands, artisans, bourgeoisie
Les Deniers sont le deuxième pan du tiers état.
Ici, nous ne sommes plus exactement dans le champ, la coupe du bois ou la saison. Nous sommes dans l’échoppe, l’atelier, le coffre, le port, le contrat, le registre de comptes.
Les pièces visibles et leurs rinceaux donnent déjà cette impression de circulation, de liaison, d’échange et d’accumulation.
On compte, on échange, on négocie, on transporte, on investit, on accumule.
Les Deniers ne sont pas seulement “l’argent”. Ils montrent une richesse qui circule, se cache, se risque, s’organise et change d’échelle.
C’est le monde des marchands, des artisans, de la bourgeoisie en mouvement, des affaires plus ou moins honorables.
Les Bâtons produisent. Les Deniers font circuler.
Les deux appartiennent au tiers état, mais ils n’en montrent pas la même face. Cette nuance est essentielle : les cartes ne semblent pas simplement opposer ceux qui travaillent et ceux qui dominent, mais distinguer plusieurs manières d’agir dans le monde social.
Les Coupes : clergé, savoir, secret
Les Coupes regardent vers le clergé : l’image du calice est une évidence.
Mais il faut entendre ce mot largement.
Pas seulement l’église, le prêtre et la cérémonie.
La Coupe évoque évidemment le calice, le vin, le sang du Christ, l’autel, la communion. Dans un monde d’Ancien Régime, ce n’est pas un détail décoratif.
Mais le clergé, c’est aussi un monde de savoir transmis : des écoles, des livres, des sermons, des confessions, des rites, des conseils, des silences, des paroles reçues et gardées.
La Coupe reçoit, contient, transmet, dissimule parfois. Elle peut porter le soin, la consolation, la confiance. Elle peut aussi porter le secret, l’emprise, le poison, la parole qui circule sans se montrer.
Les Coupes ne parlent donc pas seulement d’amour ou de sentiment. Elles regardent vers un monde où l’on reçoit, où l’on croit, où l’on confie, où l’on tait.
Un monde très doux en apparence.
Pas toujours inoffensif.
Les Épées : noblesse, honneur, pouvoir de trancher
Les Épées regardent vers la noblesse, l’honneur, l’autorité, le commandement.
L’épée n’est pas un simple outil. C’est une arme de rang, de duel, de prestige, de justice, de guerre, de décision.
Elle ne sert pas seulement à frapper : elle menace, dissuade, impose une limite, lave un honneur, prononce une rupture, tranche.
Dans cette couleur, la violence n’est pas seulement brute. Elle est codifiée, ritualisée, parfois reconnue comme légitime par l’ordre social.
On n’est plus dans la pousse des Bâtons, le commerce des Deniers ou la confidence des Coupes.
On est dans le pouvoir de dire : cela suffit.
Et quand l’Épée parle ainsi, la discussion devient courte.
Pourquoi cette hypothèse aide à lire
On pourrait se demander : très bien, mais à quoi cela sert-il dans une lecture ?
À beaucoup de choses.
Cette hypothèse donne un sol aux couleurs. Elle évite de les transformer en mots-clés flottants. Elle permet de distinguer les types de problèmes que les cartes mettent en scène.
Avec les Bâtons, on peut interroger la production, le travail, la fatigue, la croissance, le rapport au temps, à la terre, au corps qui agit. Avec les Deniers, on peut interroger l’échange, l’argent, la valeur, le contrat, l’intérêt, la circulation, l’accumulation, la sécurité matérielle. Avec les Coupes, on peut interroger la confiance, le lien, la transmission, le secret, le soin, la croyance, la parole reçue ou gardée. Avec les Épées, on peut interroger l’honneur, le conflit, l’autorité, la décision, la coupure, la diplomatie, la violence réglée ou brutale.
Cela ne remplace pas l’observation de chaque carte.
Cela l’oriente.
Une carte ne parle jamais seulement par son appartenance à une couleur.
Mais sa couleur lui donne un monde.
Ce que cette hypothèse ne dit pas
Il faut maintenant éviter le piège inverse.
Une carte de Bâton ne représente pas toujours un paysan. Une carte de Denier ne représente pas toujours un marchand. Une carte de Coupe ne représente pas toujours un prêtre. Une carte d’Épée ne représente pas toujours un noble.
Ce serait trop simple.
Et donc faux assez vite.
Les couleurs ne sont pas des uniformes. Elles sont des orientations.
Elles regardent vers des mondes sociaux, mais elles peuvent parler de situations très diverses. Un conflit familial peut relever des Épées sans qu’aucun noble ne soit dans la pièce. Une question d’argent peut relever des Deniers sans qu’on soit marchand. Une confidence peut relever des Coupes sans qu’il y ait un prêtre ou un autel. Un travail pénible peut relever des Bâtons sans qu’on soit laboureur.
L’hypothèse ne sert donc pas à enfermer les cartes.
Elle sert à leur rendre un arrière-plan.
Une piste à reprendre, pas une clé magique
Cette hypothèse n’a pas besoin d’être transformée en clé universelle.
Elle est déjà assez forte comme cela.
Elle permet de regarder les quatre couleurs autrement. Elle relie les cartes à des mondes sociaux concrets. Elle donne du relief aux objets visibles. Elle montre pourquoi les Bâtons, les Deniers, les Coupes et les Épées ne disent pas simplement quatre domaines abstraits, mais quatre manières d’agir dans un monde ancien : produire, échanger, recevoir et transmettre, trancher.
Ce n’est pas tout le Tarot de Marseille, mais c’est déjà beaucoup. En tout cas, cela donne une clef de lecture supplémentaire, des indices pour chercher les significations plutôt que les plaquer toutes faites.
Pour aller plus loin
Cette page présente l’hypothèse générale des quatre corps sociaux.
Les pages consacrées aux couleurs développent ensuite chaque famille : les Bâtons, la force qui vient de la terre ; les Deniers, l’argent qui circule ; les Coupes, ce qui se verse et se tait ; les Épées, ce qui tranche.
Le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille développe l’analyse carte par carte, de l’As au Dix, puis à travers les figures.
Le site ouvre les axes.
Le livre suit les cartes une à une.
À retenir
Les quatre couleurs du Tarot de Marseille peuvent être rapprochées de quatre corps sociaux reconnaissables dans le monde d’Ancien Régime : les Bâtons vers le peuple, la terre et le travail ; les Deniers vers les marchands, les artisans, la bourgeoisie et les échanges ; les Coupes vers le clergé, le sacré, le savoir transmis et les secrets ; les Épées vers la noblesse, l’honneur, l’autorité et le pouvoir de trancher.
Cette hypothèse ne prouve pas l’intention des cartiers. Elle ne doit pas devenir une grille mécanique. Mais elle mérite d’être exhumée, réétudiée, et surtout contrôlée par les images.
C’est exactement là qu’elle devient intéressante.