Les quatre couleurs du Tarot de Marseille
Bâtons, Deniers, Coupes et Épées : quatre familles visibles, quatre manières d’approcher le quotidien ancien.Les couleurs ne sont pas des tiroirs à mots-clés symboliques. Ce sont quatre familles d’images.
Le Tarot de Marseille ne se compose pas seulement des atouts.
Il comprend aussi quatre familles de cartes : Bâtons, Deniers, Coupes et Épées.
Dans le vocabulaire habituel, on les range parmi les arcanes mineurs. Le mot est commode, mais il n’aide pas beaucoup à les regarder.
Dans notre corpus, nous préférons parler de cartes de couleurs.
Le terme est plus simple, plus concret, plus proche du jeu. Il rappelle que ces cartes forment des familles visibles, organisées, reconnaissables.
Et surtout, il évite de les réduire trop vite à des mots-clés.
Des couleurs, pas des tiroirs à mots-clés
Les couleurs ne sont pas des tiroirs à mots-clés symboliques.
Les Bâtons ne sont pas seulement “l’action”.
Les Deniers ne sont pas seulement “l’argent”.
Les Coupes ne sont pas seulement “l’amour”.
Les Épées ne sont pas seulement “le mental” ou “le conflit”.
Ces raccourcis peuvent parfois servir de repères. Mais ils deviennent vite pauvres si l’on oublie de regarder les cartes.
Chaque couleur a ses objets, ses formes, ses répétitions, ses écarts, ses progressions internes.
C’est là qu’il faut commencer.
Les quatre familles visibles
Les Bâtons sont représentés par des bâtons droits, souvent croisés en leur centre, accompagnés en principe de feuilles et de fleurs.
Ils évoquent le bois, la pousse, le travail, les saisons, le peuple, la force venue de la terre.
Les Deniers sont représentés par des pièces rondes, souvent reliées par des rinceaux.
Les rinceaux sont des motifs végétaux enroulés, faits de tiges, de feuilles, de fleurs, de courbes et d’entrelacs. Ils ne sont pas de simples décorations. Ils peuvent indiquer des circulations, des liens, des flux, des croissances ou des échanges, selon la couleur où ils apparaissent.
Dans les Deniers, ils accompagnent les pièces et ouvrent vers l’argent, le commerce, les routes, les contrats, les richesses produites et la circulation des biens.
Les Coupes sont représentées par des récipients.
Elles sont elles aussi accompagnées de rinceaux, mais ces rinceaux n’ont pas exactement la même logique que dans les Deniers. Dans les Coupes, ils semblent davantage respirer, se gonfler, se contracter, accompagner une pulsation organique.
Les Coupes ouvrent vers les liens, les secrets, le sacré, le savoir transmis, le soin, le poison possible, la vie qui circule.
Les Épées sont représentées par des lignes courbes, des sabres stylisés, qui forment des structures ovales, avec parfois une épée droite au centre… ou une fleur.
Elles parlent d’honneur, de décision, de rapports de force, de noblesse, de conflit, de diplomatie, de sexualité et de fécondité.
Les numérales et les figures
Derrière ces numérales, les cartes de l’As au Dix, viennent les figures : Valets, Cavaliers, Reines et Rois.
Les numérales montrent la logique interne d’une couleur.
Les figures l’incarnent.
Elles font entrer la couleur dans le monde humain : personnages, fonctions, attitudes, façons de tenir, de porter, de garder, de transmettre ou d’imposer.
Un Valet ne vit pas une couleur comme un Roi.
Un Cavalier ne la porte pas comme une Reine.
Et parfois, les figures brouillent volontairement les frontières.
Le Cavalier de Denier, par exemple, porte un gourdin… ou un bâton. Dans ce cas, faut-il y voir un lien avec la famille des Bâtons ? Peut-il faire jonction entre le monde des Deniers et celui des Bâtons ?
Ce genre de détail interdit de lire les couleurs comme des cases fermées.
Le jeu circule.
Les familles se répondent.
Les motifs qui traversent les couleurs
Certains motifs traversent plusieurs familles.
Les rinceaux, par exemple, apparaissent dans les Deniers et dans les Coupes.
Mais ils n’y jouent pas forcément le même rôle.
Dans les Deniers, les rinceaux peuvent évoquer des liens, des routes, des réseaux, des circulations d’argent ou de marchandises.
Dans les Coupes, ils paraissent plus organiques, plus respirants, plus proches d’une pulsation du vivant.
Les feuilles et les fleurs disent aussi autre chose selon leur couleur, leur place, leur série.
Une fleur placée dans une Coupe ne parle pas comme une fleur prise au milieu des Épées.
Une feuille de Bâton ne dit pas la même chose qu’un motif végétal dans un Denier.
On peut même s’interroger sur la signification des feuilles et des fleurs au sein même des rinceaux.
Rien n’est automatiquement décoratif.
Mais rien ne doit être forcé non plus.
Les quatre couleurs et les quatre corps sociaux
À partir de l’observation des cartes, une hypothèse structurante apparaît : les quatre couleurs peuvent être rapprochées des grands corps de la société d’Ancien Régime.
Les Bâtons regardent vers le peuple, la terre, le bois, le travail, les saisons.
Les Deniers regardent vers les marchands, les artisans, la bourgeoisie, l’argent, l’échange, la circulation des biens.
Les Coupes regardent vers le clergé, le sacré, le savoir transmis, les secrets, les liens de confiance, les paroles reçues ou gardées.
Les Épées regardent vers la noblesse, l’honneur, l’autorité, le duel, la guerre, la diplomatie, le pouvoir de trancher.
Cette hypothèse ne doit pas être prise comme un placage sociologique.
Elle naît d’un rapprochement entre les images, les objets représentés, les fonctions sociales reconnaissables dans le monde ancien et l’horizon du XVIIIe siècle.
Elle est développée dans la page consacrée aux quatre corps sociaux dans le Tarot de Marseille.
Ici, il suffit de retenir ceci : les couleurs ne flottent pas dans l’abstrait.
Elles dessinent des mondes.
Lire une couleur comme une dynamique
Une couleur ne se comprend pas seulement carte par carte.
Elle se lit comme une dynamique.
Dans les Bâtons, les feuilles et les fleurs apparaissent, se développent, vieillissent, disparaissent, puis la série laisse entrevoir un renouveau.
Dans les Deniers, les pièces s’organisent, se relient, s’accumulent, circulent, changent d’échelle.
Dans les Coupes, les rinceaux semblent respirer, se gonfler, se contracter, jusqu’à l’arrêt du mouvement.
Dans les Épées, les fleurs et les armes alternent, négocient ou tranchent, apaisent ou imposent, jusqu’à la tension finale.
Les couleurs ne sont donc pas des listes de significations.
Ce sont des systèmes graphiques.
Et ces systèmes peuvent être lus.
Pourquoi cette approche change la lecture
Lire les couleurs de cette manière change beaucoup de choses.
On ne commence plus par dire :
Bâtons = Feu.
Deniers = Terre.
Coupes = Eau.
Épées = Air.
On commence par regarder.
Que montrent les cartes ?
Quels objets reviennent ?
Que devient la série ?
Qu’est-ce qui change d’une carte à l’autre ?
Quels motifs traversent plusieurs couleurs ?
Qu’est-ce qui appartient vraiment à l’image ?
Qu’est-ce qui vient d’une doctrine ajoutée plus tard ?
Les correspondances modernes peuvent parfois rejoindre certaines intuitions.
Mais elles ne doivent pas passer devant les cartes.
Le Tarot de Marseille n’a pas besoin qu’on parle à sa place.
Il demande d’abord qu’on le regarde.
Les pages consacrées aux quatre couleurs
Chaque couleur fait l’objet d’une page dédiée :
- Les Bâtons du Tarot de Marseille : la force qui vient de la terre.
- Les Deniers du Tarot de Marseille : l’argent qui circule.
- Les Coupes du Tarot de Marseille : ce qui se verse et se tait.
- Les Épées du Tarot de Marseille : ce qui tranche.
Ces pages ouvrent les grands axes de lecture.
Elles ne remplacent pas l’analyse détaillée des cartes, développée dans le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille.
À retenir
Les quatre couleurs du Tarot de Marseille ne sont pas des annexes des atouts.
Elles forment la majorité du jeu.
Elles ne se réduisent pas à des mots-clés, à des éléments ou à des correspondances modernes.
Bâtons, Deniers, Coupes et Épées sont quatre familles visibles, organisées, dynamiques.
Pour les comprendre, il faut observer leurs objets, comparer leurs séries, contextualiser leurs images et accepter de les regarder enfin pour elles-mêmes.