Les 56 oubliées du Tarot de Marseille
Bâtons, Deniers, Coupes et Épées : les cartes de couleurs remises sous les yeux.
Les 56 oubliées ne sont pas absentes du Tarot de Marseille. Elles ont seulement été trop souvent négligées.
Dans un jeu complet de Tarot de Marseille, il y a 78 cartes.
On parle beaucoup des 22 atouts.
On parle beaucoup moins des 56 autres cartes : Bâtons, Deniers, Coupes et Épées.
Je les appelle les 56 oubliées non parce qu’elles auraient disparu du jeu, même si beaucoup les écartent de leurs tirages, mais parce qu’elles sont souvent traitées comme une annexe.
Elles sont là.
Elles occupent plus des deux tiers du paquet.
Et pourtant, dans bien des ouvrages, elles passent après.
Avec un peu de chance, on obtient trois lignes dans les livres.
Avec moins de chance, on obtient les trois mêmes lignes recopiées d’autres ouvrages.
Ce n’est pas suffisant.
Pourquoi “oubliées” ?
Les cartes de couleurs sont présentes dans le jeu. Elles n’ont jamais disparu.
Mais elles ont souvent été oubliées dans la lecture.
Elles sont là pour parler du quotidien, du travail, de l’argent, des liens, des conflits, des décisions, des désirs, des forces sociales, des situations concrètes.
Elles ne sont pas mineures parce qu’elles seraient secondaires.
Elles sont dites mineures parce que le vocabulaire moderne les a classées ainsi.
Le mot s’est imposé.
Mais il n’aide pas beaucoup à les regarder.
Arcanes mineurs ou cartes de couleurs ?
Le vocabulaire habituel parle d’arcanes mineurs.
Le terme est pratique pour être compris. Il est aussi utile pour retrouver les pages, les livres et les recherches qui emploient ce langage.
Mais ce n’est pas le vocabulaire que je préfère.
Personnellement, lorsqu’on me parle d’“arcanes”, j’y vois quelque chose de sombre, d’obscur, presque fermé. Lorsqu’on me parle de “couleurs”, au contraire, tout s’éclaircit.
Le mot paraît plus simple, plus concret, plus proche du jeu tel qu’on l’a sous les yeux.
Bâtons, Deniers, Coupes, Épées : ce sont d’abord des couleurs de cartes.
Le mot “mineur” les rabaisse.
Le mot “couleur” les remet sous les yeux.
Quatre couleurs, pas quatre tiroirs
Le Tarot de Marseille dispose de quatre couleurs comparables à celles d’un jeu ordinaire, enrichies par les Cavaliers et par une iconographie propre, bien plus riche que les simples piques, trèfles, cœurs et carreaux.
Ces quatre couleurs ne sont pas seulement des catégories pratiques.
Elles forment quatre mondes. Cette piste est développée dans la page consacrée aux quatre corps sociaux dans le Tarot de Marseille.
Les Bâtons semblent parler de croissance, de bois, de travail, de saisons, de peuple et de force venue de la terre.
Les Deniers semblent parler d’argent, d’échanges, de valeur, de routes commerciales, de capital, de richesse produite et de circulation.
Les Coupes semblent parler de récipients, de liens, de secrets, de savoir transmis, de soin, de poison possible et de vie organique.
Les Épées semblent parler d’honneur, de conflit, de décision, de rapports de force, de noblesse, de sexualité et de fécondité.
Nous y revenons dans les pages consacrées à chaque couleur.
Ici, l’enjeu est d’abord de comprendre ceci : les 56 cartes ne sont pas un supplément décoratif.
Elles forment un système.
Pourquoi paraissent-elles difficiles ?
Les cartes de couleurs du Tarot de Marseille ne racontent pas des petites scènes comme certains tarots plus récents.
Elles montrent des objets, des répétitions, des structures, des écarts.
Un Deux de Deniers ne met pas en scène un personnage qui jongle avec deux pièces.
Un Cinq de Coupes ne montre pas une personne triste devant des coupes renversées.
Le Tarot de Marseille demande autre chose.
Il demande de regarder les formes.
Il demande de comparer les cartes entre elles.
Il demande de suivre les séries.
Il demande de se demander pourquoi une fleur apparaît ici, pourquoi un rinceau passe là, pourquoi une épée se dresse au centre, pourquoi un bâton semble pousser puis se dépouiller.
C’est moins immédiat.
Mais ce n’est pas moins parlant.
Apprendre les 56 cartes de couleurs ne devrait pas consister à retenir cinquante-six listes séparées. C’est précisément ce qui les rend intimidantes. Une fois replacées dans leurs familles, leurs séries et leurs formes visibles, elles deviennent plus lisibles : le lecteur ne récite plus, il reconnaît des dynamiques.
Observer, comparer, contextualiser
La méthode commence simplement.
D’abord, observer.
Avant de chercher une signification, il faut regarder la carte : ce qu’elle montre, ce qu’elle représente, ce qui revient, ce qui change, ce qui manque.
Ensuite, comparer.
Une carte de Coupe ne fonctionne pas comme une carte de Denier. Un Bâton ne dit pas la même chose qu’une Épée. Une carte numérale ne prend pas tout son sens isolée de sa série.
Il faut donc comparer les cartes entre elles, couleur par couleur, nombre par nombre, figure par figure.
Enfin, il faut contextualiser : replacer les images dans un horizon culturel plausible.
Le Tarot de Marseille que nous utilisons s’est fixé autour des jeux du XVIIIe siècle. Il faut donc éviter de lui plaquer trop vite des systèmes plus tardifs, ou des lectures modernes qui finissent par parler à la place des cartes.
C’est cela, la méthode par l’image et le contexte : observer, comparer, contextualiser, dans une forme d’empathie rétrograde.
Essayer de regarder les cartes depuis le monde mental qui a pu les voir naître.
Pas pour faire semblant d’être au XVIIIe siècle.
Mais pour éviter de leur faire dire n’importe quoi depuis le nôtre.
Ce que les 56 cartes permettent de lire
Les cartes de couleurs ne servent pas seulement à compléter les atouts.
Elles dramatisent les situations ordinaires décrites par les couleurs.
Elles parlent des forces concrètes de la vie : produire, échanger, contenir, transmettre, juger, trancher, aimer, lutter, protéger, perdre, recommencer.
Elles donnent au Tarot de Marseille une profondeur sociale, matérielle, affective et conflictuelle que les seuls atouts ne suffisent pas à porter.
Les atouts frappent souvent par leur puissance symbolique.
Les couleurs, elles, travaillent dans la durée.
Elles parlent du monde qui recommence chaque jour.
Le travail.
L’argent.
Les liens.
Les conflits.
Les arrangements.
Les dettes.
Les alliances.
Les paroles données.
Les ruptures.
Les récoltes.
Les transmissions.
Les décisions.
Bref : la vie ordinaire, qui n’a rien de petit.
Pourquoi les redécouvrir maintenant ?
Parce qu’elles sont là depuis le début.
Parce qu’elles occupent la majorité du jeu.
Parce qu’elles ont gardé une logique que l’on a parfois cessé de regarder.
Parce que les mots-clés ne suffisent pas.
Parce que les correspondances toutes faites ne remplacent pas l’image.
Parce qu’un Tarot de Marseille privé de ses 56 cartes de couleurs devient bancal.
Les atouts ont beaucoup parlé.
Il est temps que les couleurs reprennent la parole.
Pour aller plus loin
Le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille est consacré aux 56 cartes de couleurs.
Il suit les Bâtons, les Deniers, les Coupes et les Épées carte par carte, de l’As au Dix, puis à travers les figures.
Le site présente les grands axes.
Le livre entre dans le détail.
À retenir
Les 56 oubliées ne sont pas absentes du Tarot de Marseille.
Elles ont seulement été trop souvent négligées.
Elles ne demandent pas qu’on leur colle des mots-clés.
Elles demandent qu’on les regarde enfin et qu’on les redécouvre.