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Les Coupes du Tarot de Marseille

Ce qui se verse et se tait : récipients, secrets, confiance, soin, poison et pulsation organique.

Les Coupes ne se réduisent pas à l’amour. Elles demandent d’observer ce qui reçoit, garde, verse, transmet, soigne ou empoisonne.

Les Coupes sont l’une des quatre couleurs du Tarot de Marseille, avec les Bâtons, les Deniers et les Épées.

Dans le vocabulaire convenu, elles font partie des arcanes mineurs. Dans notre corpus, nous préférons les regarder comme des cartes de couleurs : une famille d’images, une série visible, un monde à observer avant de l’interpréter.

Lorsqu’on voit des Coupes, le conditionnement de deux siècles d’ésotérisme nous impose de dire très vite : amour.

Très bien.

Mais quelle coupe ? Et quel amour ?

Une coupe peut contenir de l’eau, du vin, du sang, un remède, un poison, une confidence, un secret, une bénédiction. Elle peut servir au banquet, à la messe, à la fête, au soin, à l’ivresse, à la trahison… à plein de choses.

Ça fait déjà un peu plus qu’un simple “sentiment”, aussi noble soit-il, n’est-ce pas ?

Avant d’ânonner que les Coupes parlent d’amour, d’émotion ou d’eau, regardons-les.

Des récipients, donc des sentiments ?

Les Coupes montrent des récipients.

Une coupe reçoit. Elle contient. Elle expose parfois ce qu’elle contient. Elle peut déborder. Elle peut se fermer, ne rien montrer, garder pour elle ce qu’elle porte.

Elle peut aussi se renverser et maculer la table ou le sol. Ce qui est une bonne nouvelle si c’était du poison, et une mauvaise si c’était du bon vin.

Une coupe n’est fondamentalement pas un sentiment : c’est un contenant.

On peut bien sûr y voir des émotions, des relations, de l’amour, de l’attachement. Mais si l’on saute directement au “sentiment”, on ouvre un robinet d’eau tiède et l’on oublie l’objet.

Les Deniers se comptent.

Les Bâtons poussent, travaillent, résistent.

Les Coupes recueillent, accueillent, gardent et transmettent.

Selon ce qu’elles contiennent, elles peuvent sauver, lier, nourrir, consoler.

Ou empoisonner.

La couleur du clergé, du secret et du savoir transmis

Dans Élucider le Tarot, les Coupes sont associées au clergé, au sacré, au savoir transmis, aux liens de confiance et aux secrets.

Ce rapprochement ne tombe pas du ciel.

La coupe peut être un calice. Elle peut contenir le vin de cérémonie. Dans l’horizon chrétien de l’Ancien Régime, elle peut évoquer le sang du Christ, l’eucharistie, la communion, l’alliance, le sacrifice, le salut.

Les Bâtons sentent la terre, le bois, la saison, le travail.

Les Deniers sentent l’échoppe, le coffre, le port, le contrat.

Les Coupes sentent l’autel, la table, la confidence, le livre fermé, la parole murmurée, le savoir reçu et transmis.

On écoute et on enregistre. On croit et on évangélise. On sait et on transmet. On tait, aussi.

Le clergé n’est pas seulement une institution. C’est un réseau : écoles, livres, sermons, confessions, rites, confréries, influences, conseils, secrets.

Là où les Deniers organisent des routes commerciales, les Coupes font circuler des croyances, des informations, des confidences, des savoirs.

Et alors, l’Eau ?

On associe souvent les Coupes à l’élément Eau.

Cette association est moins absurde que d’autres.

Une coupe peut contenir un liquide : de l’eau, du vin, du sang, un remède, un poison. Une coupe vide peut même contenir de l’air, si l’on veut vraiment commencer à chipoter.

Mais les cartes ne montrent pas une rivière, une mer, une pluie ou une source.

Elles montrent des récipients.

Si l’on veut parler d’eau, il faut donc passer par la coupe : ce qu’elle reçoit, ce qu’elle garde, ce qu’elle verse, ce qu’elle cache.

Mais seulement si l’on n’oublie pas la coupe en chemin. Ce serait tout de même dommage : elle est au milieu de la carte.

Rouge : vin, sang, vie

Dans les Coupes, le rouge peut ouvrir plusieurs pistes.

Il peut évoquer le vin, le sang, la chaleur, la vie, le corps, le banquet, l’ivresse, la fête. Dans un horizon chrétien, il peut aussi faire signe vers le calice, le sang du Christ, l’eucharistie et la communion.

Il faut rester concret.

On boit. On trinque. On soigne. On réunit. On scelle un accord. On partage une table. On approche un autel.

Tout dépend de ce que l’on verse, de qui tend la coupe, et de qui accepte de boire.

Quant à l’As de Coupe, selon les traditions graphiques, il peut faire penser à un calice majestueux, mais parfois aussi à une grosse soupière fumante.

Le sacré n’empêche pas la cuisine.

Secrets, confidences, renseignements

Une coupe peut contenir un secret.

Ce n’est pas une métaphore gratuite. Dans le monde des Coupes, ce qui circule n’est pas toujours matériel. Ce peut être une parole, une rumeur, une confession, un savoir, une croyance, une information confiée à la mauvaise oreille.

Les réseaux cléricaux, les confréries, les sociétés de buveurs, les alliances tacites, les sociétés discrètes, les liens de confiance forment autant de chaînes de transmission.

La confidence unit.

Elle peut aussi piéger.

La confession soulage.

Elle donne aussi du pouvoir à celui qui écoute.

Et une rumeur liquide, une fois répandue, se ramasse difficilement.

Là où les Deniers achètent et où les Épées frappent, les Coupes distillent.

Ce n’est pas toujours spectaculaire.

C’est parfois pire.

Remède ou poison ?

La même coupe peut contenir un remède ou un poison.

C’est ce qui rend cette couleur beaucoup moins naïve qu’elle n’en a l’air.

Il serait tentant de sortir immédiatement le violon et les pétales de rose dès qu’une Coupe apparaît. Mauvaise idée.

Il faut demander : qui tend la coupe ? À qui ? Dans quel contexte ? Que contient-elle ? Que garde-t-elle ? Que fait-elle circuler ? Qui a intérêt à ce qu’on boive ?

Les Coupes ne sont pas naïves.

Elles ont l’air aimables.

Ce n’est pas la même chose.

Les Coupes me font penser aux pommes : nourrissantes, désirables, parfois chargées de savoir, parfois franchement empoisonnées.

Attention aux belles coupes.

Amour, charité, communion

Les Coupes peuvent évidemment parler d’amour.

Mais pas nécessairement de l’amour sentimental moderne, rose pâle et parfaitement inoffensif.

Elles peuvent parler de charité chrétienne, de communion, de dévotion, de confiance, d’amitié profonde, d’amour filial, d’élan du cœur, de lien spiritualisé.

Ce peut être un amour qui élève.

Ou un amour qui prétend élever.

La pureté peut consoler. Elle peut aussi étouffer.

Une chaîne dorée reste une chaîne.

La bonne question n’est donc pas seulement : y a-t-il de l’amour ?

Elle est plutôt : qu’est-ce qui circule entre les êtres, dans quel état, et avec quelle conséquence ?

Quant à l’amour physique et aux galipettes, nous laisserons ce thème aux Épées.

La pulsation des rinceaux : un cœur qui bat

Les Coupes, comme les Deniers, sont accompagnées de rinceaux.

Dans les Deniers, ces rinceaux peuvent évoquer des routes, des flux, des réseaux d’affaires.

Dans les Coupes, les rinceaux respirent.

Rinceaux des Coupes du Tarot de Marseille montrant une alternance de gonflement et de dégonflement.
Respiration des rinceaux dans les Coupes : gonflement, dégonflement, reprise du mouvement. Illustration : Daminus, Élucider le Tarot de Marseille.

Les paires semblent organiser un axe végétal plus droit, plus séparateur. Les impaires ouvrent des formes plus souples, plus diffusées.

Contraction.

Ouverture.

Inspiration.

Expiration.

La série donne l’impression d’une respiration graphique. Elle bat, se dilate, se contracte, s’épuise.

Au Dix, le mouvement s’arrête. Il n’y a plus de rinceau. La coupe est couchée. Le souffle semble suspendu.

Les Bâtons ouvrent vers un calendrier végétal.

Les Deniers vers un cycle économique.

Les Coupes vers une pulsation organique : souffle, fatigue, circulation, épuisement, reprise possible.

Croyances, protections, maléfices

Il faut éviter le petit confort moderne qui sourit aux croyances anciennes comme à de jolies naïvetés.

Dans l’horizon du XVIIIe siècle, miracles, esprits, protections, maléfices, rumeurs de sorcellerie, pratiques populaires et peurs invisibles ne sont pas forcément des curiosités folkloriques.

Ce sont des manières de comprendre le monde.

Les Coupes peuvent donc toucher à la spiritualité officielle de l’Église, mais aussi à ses marges : bénédiction ou sort, remède ou poison, confession ou rumeur, foi ou manipulation.

L’invisible peut être tenu pour réel et agissant.

Il faut le prendre au sérieux, sans le projeter n’importe comment.

Les figures de Coupe

Les Coupes ne se limitent pas aux cartes numérales, de l’As au Dix.

Il y a aussi les figures : valet, cavalier, reine et roi.

Comme pour les autres couleurs, elles font entrer la famille dans le monde humain. Elles l’incarnent.

Le Valet de Coupe découvre, ouvre, montre peut-être un secret sans savoir encore tout ce qu’il tient.

Le Cavalier de Coupe transmet. Il porte une parole, un savoir, une coupe à faire circuler.

La Reine de Coupe garde, incarne, contient. Sa coupe peut être fermée : il y a là une maturité, un secret, peut-être une part d’ésotérisme au sens ancien du terme, c’est-à-dire un savoir réservé.

Le Roi de Coupe maîtrise une influence plus subtile : émotions, secrets, croyances, foules peut-être. Ce qu’il tient n’est pas toujours visible.

Cette page présente la couleur. Elle ne vide pas la coupe jusqu’à la dernière goutte.

Lire les Coupes aujourd’hui

Lire les Coupes ne consiste pas à dire automatiquement : “amour”.

Il faut se demander ce qui circule : affection, confiance, secret, parole, soin, croyance, savoir, dépendance, illusion, rumeur, poison.

Les Coupes peuvent parler de couple, de famille, d’amitié, de communauté, de groupe, d’enseignement, de transmission, d’accompagnement spirituel, de confidence, de soin, de pacte, de savoir.

Elles peuvent aussi parler de fatigue intérieure, d’émotion bloquée, de secret mal gardé, de relation qui étouffe, de parole qui contamine, de confiance abîmée.

Il faut demander : que contient la coupe ? Que donne-t-elle ? Que reçoit-elle ? Qui sait ? Qui se tait ? Qu’est-ce qui empoisonne le lien ? Qu’est-ce qui soigne vraiment ?

Pour aller plus loin

Cette page ouvre les grands axes de lecture des Coupes : lien, confiance, secret, clergé, savoir transmis, amour spiritualisé, soin, poison et vie organique.

L’analyse détaillée des cartes de Coupe, de l’As au Dix, ainsi que les figures de Coupe, est développée dans le tome I d’Élucider le Tarot de Marseille.

Ici, on ouvre la piste.

Dans le livre, on suit les cartes une à une.

À retenir

Les Coupes du Tarot de Marseille ne se réduisent pas à l’amour.

Elles montrent des récipients, des rinceaux, des ouvertures, des fermetures, des circulations et des silences.

Dans notre corpus, les Coupes sont rapprochées du clergé, du sacré, du savoir transmis, des secrets, des liens de confiance et de la vie organique.

Elles reçoivent, gardent, versent, partagent, taisent, soignent ou empoisonnent.

Leur dynamique profonde est celle d’une pulsation : respiration des rinceaux, cœur graphique qui bat, fatigue, arrêt, reprise possible.